« Je m’appelle Georges.

J’ai 74 ans, quatre enfants et bientôt neuf petits-enfants. Pourtant, j’ai été transgenre pendant quinze ans… »

Dans un témoignage exceptionnel, Georges van der Straten Waillet, né en 1950 dans une famille catholique, raconte à « La Libre » comment il s’est senti Elle, puis femme de ses 12 à 26 ans. Une dysphorie de genre dont il a souffert et est sorti non sans difficultés. Il retrace le parcours qui l’a mené à « réconcilier », dit-il, sa tête avec son corps.

LGBT confused boy

Je m’appelle Georges. J’ai 74 ans, quatre enfants, quatre beaux- enfants et huit petits-enfants, bientôt neuf. Pourtant, j’ai été transgenre pendant quinze ans, entre mes 12 et mes 26 ans. Une expérience douloureuse et inoubliable au cours de laquelle j’étais obsédé de ne pas laisser transparaître ma transidentité par un comportement efféminé ou une réaction spontanée qui aurait trahi mes tendances homosexuelles. Je me haïssais et avais un immense besoin d’amour et d’acceptation.

Si je choisis d’en parler aujourd’hui, dans les colonnes de La Libre, c’est parce qu’à mon âge, il faut se demander ce qu’on veut faire avant de mourir. Et bien, j’ai envie de transmettre mon témoignage pour dire aux jeunes qui souffrent de dysphorie de genre – c’est-à- dire d’une dissonance déchirante entre ce que l’on ressent et ce que l’on veut être – qu’il existe plusieurs voies possibles pour gérer cette souffrance.

Voici mon histoire.

Je suis né en 1950 dans une famille aristocrate catholique conservatrice et aimante. J’ai deux grandes sœurs et un petit frère, ce qui fait de moi l’aîné des garçons. J’ai grandi avec beaucoup de femmes autour de moi : il y avait ma mère, il y avait la gouvernante, la servante, il y avait les sœurs et belles-sœurs de ma mère qui étaient toutes des femmes épanouies bien qu’occupant des rôles traditionnels. Ma mère était rayonnante, pleine d’amour pour les enfants en général, elle voyait la vie de manière très positive. Tout l’inverse de mon père qui, directeur d’entreprise, travaillait comme un fou et n’avait pas l’air du tout heureux.

« J’avais la certitude que j’allais devenir une femme, une mère de famille »

À la puberté, vers mes 12 ans, ma crise d’identité s’est déclenchée : j’avais la certitude que j’allais devenir une femme, une mère de famille. J’étais dans un combat intérieur par rapport à cette impression d’être une femme ET d’être attiré par des hommes. Au fond, c’était comme si la Nature avait décidé que mon corps, mes réflexes étaient féminins. J’avais peur de me faire broyer à l’école. Je contrôlais ma façon de parler et de me comporter. Pour vous donner une image, je me voyais comme les Juifs en 1941 en Belgique risquant d’être démasqués et de porter l’étoile jaune. Je me disais : « Il ne faut pas que l’on me repère. Je ne peux pas être démasqué« .

Chaque année, entre mes 12 et 18 ans, je me disais, vers le mois de janvier : « Je me donne jusqu’à Noël : soit je deviens normal, soit je me suicide« . Être normal ? Pour moi, cela voulait dire être comme les hommes que j’ai vus autour de moi, comme tous ces pères de famille. Avec le recul, je pense que j’ai été en dépression de mes 12 à 18 ans car je luttais en permanence contre moi-même. Je n’en ai jamais parlé à mes parents. Dans ma famille, on ne parlait pas
d’argent ni de sexe. De toute manière, il n’y avait pas de mot. Le mot « transgenre » n’existait pas, et j’ai découvert le mot « homosexualité » lorsque j’avais 15 ans. En attendant, j’ai cru que j’étais un monstre.

À l’âge de 18 ans, comme je n’avais pas eu le courage de me suicider, j’ai décidé d’entamer ma première thérapie, en cachette puisque mes parents ne pouvaient rien savoir. Je suis d’abord tombé sur une formidable infirmière psychiatrique qui m’a redonné confiance en moi et m’a fait comprendre que je n’étais pas un monstre. Jusque là, j’étais comme un âne aux genoux cagneux qui porte une tonne sur le dos. J’échouais tout : à l’école, en sport, je n’avais pas d’amis. Mais après cette première année de thérapie, je suis devenu mon propre allié. Tout a changé, je sortais enfin de la dépression… Je vous épargne ensuite le récit de huit longues années de psychothérapies de soutien qui m’ont aidé à ne pas retomber en dépression mais ne changeaient rien à mon problème d’identité sexuelle. En 1976, j’ai enfin pu rencontrer un psychiatre-sexologue phénoménologue profondément bienveillant qui m’a proposé, entre autres, une expérience de thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Cet épisode délicat m’a permis de surmonter ma peur, mon complexe profond et ma honte abyssale concernant mon identité de genre et mon attirance homosexuelle. Cette expérience a été comme une nouvelle naissance.

Trois voies possibles pour gérer la dysphorie de genre

Aujourd’hui, cela fait près de 50 ans que cela s’est produit et que j’ai pu avoir une vie amoureuse avec des femmes, me marier, avoir des enfants et des petits-enfants, ainsi qu’une vie sociale et professionnelle libre et épanouissante. Le terme « dysphorie de genre » m’était totalement inconnu en 1960-70, lorsque j’en souffrais et que je me sentais monstrueux et honteux. Depuis les années 2000, ce terme est devenu courant dans les médias, et je pense que tous les professionnels de la santé mentale en sont informés et que certains d’entre eux essayent d’aider les adolescents et adolescentes concernés en leur proposant de modifier leur corps par les bloqueurs de puberté, l’hormonothérapie et la chirurgie sexuelle. Une polémique brûlante entoure cette pratique dans les réseaux sociaux et les médias du monde occidental, et s’accompagne de nouveaux tabous et de nouvelles condamnations, comme si cela allait aider les jeunes concernés ainsi que leurs parents.

En ce qui me concerne, je n’ai aucun conseil à formuler en la matière, seulement un récit personnel à partager. Que faire lorsque l’on souffre de dysphorie de genre, comme je l’ai moi-même compris un matin, vers mes 15 ans, au cours de biologie ? L’assumer, en se faisant aider tout au long de la vie sur le plan psychologique ? Changer son corps par l’hormonothérapie et la chirurgie sexuelle, risquer de multiples complications médicales et dépendre à vie des « hormones croisées » ? Ou changer son mental en se faisant aider par un psychothérapeute compétent afin de réconcilier son identité psychique avec l’identité biologique de son sexe ?

L’opportunité, controversée, de changer son corps pour devenir trans

Mon expérience semble prouver que cette troisième et dernière voie existe, que j’appelle « thérapie de réconciliation » entre la tête et le corps, entre l’identité de genre et l’identité sexuelle (à ne pas confondre avec « thérapie de conversion », NdlR). Oui, l’identité psychique est quelque chose de flexible et il existe des thérapies qui permettent de changer, non seulement les comportements, mais également les émotions et l’image de soi auprès de soi-même et des autres. Seulement, cette voie-là n’est pas connue alors qu’elle offre une alternative par rapport à la prescription précoce de bloqueurs de puberté et d’hormones croisées. En effet, l’adolescence est une période très délicate où il faut éviter de faire des modifications irréversibles.

Pourtant, dans mon cas personnel, si j’avais eu en 1967 l’opportunité de m’engager dans la voie du changement de mon corps pour devenir femme-trans, je m’y serais précipité, SAUF SI… j’avais eu accès à un récit de la troisième voie comme mon présent témoignage. Là, j’aurais réfléchi et j’aurais aimé être accompagné au niveau thérapeutique pour envisager les trois voies, sans culpabilité excessive, sans me cacher et sans peur des retombées familiales, amicales et sociales. J’aurais pu compter sur une thérapie de soutien jusqu’à 18 ans afin d’éviter la dépression et les pensées suicidaires, et pour m’informer et faire ensuite un choix éclairé et définitif entre les différentes voies possibles de la gestion de la dysphorie de genre. Au bout du compte, ma vie n’a pas toujours été facile, mais a été heureuse, car j’ai su demander de l’aide à 18 ans.